Carnet de voyage #25 - les premiers pèlerins

Alors que nous venons de franchir la frontière espagnole, voici un carnet de voyage retraçant nos aventures sur la partie française des chemins de Saint jacques, entre le Gers et le Béarn. Au programme: nos premières impressions en compagnie des pèlerins.

 

Le premier pèlerin

Avec Julia, pour tromper l'ennui des sentiers rectilignes, nous nous amusons parfois à faire des paris et des conjectures sur ce qui se passera les jours suivants. Et puisque depuis Arles nous empruntons les chemins menant de Saint-Jacques de Compostelle, sans avoir croisé jusqu'alors le moindre marcheur, nous avons passé un certain temps à imaginer notre premier pèlerin.

 

Sur la date, il y avait discussion. Selon moi, c'était toujours une question de jours. Julia jurait à l'inverse que nous ne croiserions personne avant la frontière espagnole. Sur le profil du spécimen, en revanche, point de débat: ce serait bien évidemment un de ces professeurs retraités, à l'allure ascétique et aux traits burinés, du genre à porter des shorts kaki et de grosses chaussettes en toute saison. Vous savez, ceux qui se lèvent à six heures du matin même au creux de l'hiver et avalent des étapes de 40 km! Bref le parangon jacquaire, dans ce qu'il a de plus infaillible et d'effrayant pour nous autres, pauvres mortels.

 

Pour être honnêtes, nous n'avions rien fait pour hâter cette première entrevue, nous qui ne dormons (presque) jamais en accueil pèlerin et qui ne parvenons, en dépit de nos efforts (si si!), à nous lever aussi tôt que le voudrait la doxa du camino. Nobody's perfect.

 

 

Toujours est-il que ce qui devait advenir advint. Au détour d'une route brumeuse, par l'entrebâillement d'une fortification d'un village du Gers au clocher tors, nous aperçûmes notre homme. C'était une silhouette lointaine et colossale, toute parée de rouge fluo et surplombée d'un parapluie de même couleur. Bref, on aurait dit une grosse fraise Tagada.

 

Son allure ne ressemblait en rien à la démarche alerte de notre stéréotype du jacquet, mais avait le pas hésitant et erratique du randonneur exténué, au bout du rouleau. Nous remballons donc nos théories fumeuses sur la morpho-psychologie du pèlerin et partons à la rencontre de notre individu.

 

C'est ainsi que nous avons fait la connaissance d'Anthony. Un ancien rugbyman, reconverti à l'ostéopathie et la médecine chinoise . Il était en compagnie de deux jeunes Québécois, Louis Philippe et Gabriel. Pour eux c'est la première grande marche. Ils sont tous très sympas et nous finissons dans l'unique accueil pèlerin du village.

 

 

Marottes de marcheurs

Nous entrons dans le fameux gite tenu par deux quinquagénaires venus expier 30 ans de vie parisienne. L'hospitalier est très bavard et la discussion tombe rapidement sur les grands classiques du chemin. Cela nous a permis de vérifier in situ les théories de Jean-Christophe Rufin drôlement bien illustrées dans immortelle randonnée sur les comportements parfois obsessionnels que nous avons, nous autres marcheurs de grand chemin.

 

OBSESSION NUMÉRO 1 - LES PIEDS. Nous nous connaissons tous cinq depuis 10 minutes à peine quand la discussion arrive sur l'incontournable sujet: les pieds.

Chacun a alors entamé une description précise et circonstanciée des misères, ampoules, mycoses et autres panaris affectant ou ayant affecté ses extrémités. Le marcheur au long cours est en effet de cette race étrange chez qui les pathologies podologiques font figure d'acte de bravoure, et qui cherchera dans l'étalage totalement impudique de ses pieds putréfiés quelque indicible signe de reconnaissance par ses pairs.

 

Mais attention, comme pour la légion d'honneur, il y a des grades et de subtiles distinctions, inaccessibles au profane!

 

Les ampoules sont le mal du débutant, il serait presque vulgaire d'en faire l'étalage entre gens initiés. La tendinite, signe de l'accumulation de quelques centaines de bornes est nettement plus hype! Avec mes orteils de pouce défigurés, dont les ongles violacés se décollent inexorablement depuis une fameuse journée dans les Alpes, j'avoue faire ma petite impression.

 

Mais à ce moment, Julia entre dans la pièce sans avoir rien suivi de la discussion. Alors qu'on lui demande si, elle aussi, n'a pas eu de problèmes aux pieds, elle répond, le plus innocemment du monde : "si, si j'ai eu une fracture". Un grand silence marque l'admiration générale. Un grand silence qui semblait dire: "En voila une qui mériterait sa place au panthéon des marcheurs éclopés! "

 

 

OBSESSION NUMÉRO 2 - l'économie.

Nous retrouver avec nos semblables est une miroir qui nous renvoie nos petites manies. Nous nous surprenons à ergoter sur le cours de l'expresso, de la baguette, et surtout les tarifs des accueils pèlerin.

 

Certes nous avons quelques bonnes raisons pour cela, car avec un budget très serré, nous avons dû faire notre bonheur de conditions de vie spartiates. Et, il est vrai que tous les pèlerins ne roulent pas sur l'or. Mais le sens de l'économie du marcheur est souvent plus aiguisé que la lame de son opinel, au point d'en faire parfois un fieffé radin!

 

 


Vers le Gers et le Béarn

Nous avons passé deux super journées en compagnie de nos trois marcheurs, qui ont véritablement égayé notre quotidien sur les chemins. Puis nos routes se sont séparées, il en va ainsi sur le camino.... Peut-être nous recroiserons nous plus tard.

 

Pour le reste nous continuons à cheminer sans trop d'encombres sur les coteaux et par les vallons du Gers et du Béarn. Le pied du Julia reste toujours un sujet d'inquiétude, et elle doit faire avec les tiraillements qui se réveillent toujours au bout de quelques kilomètres. Mais nous croyons en l'amélioration progressive!

 

Notre parcours est jalonné de plusieurs moment d'échanges avec des groupes scolaires. Nous avons passé une matinée a échanger avec les élèves des écoles de Pompiac et de Seysses, qui travaillent sur le thème des carnets de voyage.

 

 

 

Puis nous nous sommes arrêté à Marciac, le village bien connu pour son festival de jazz et avons passé deux jours en compagnie des élèves de l'internat du collège. Dans cet établissement un peu spécial, les collégiens apprennent le jazz. Les pianos, saxophones et trompettes font une sérieuse concurrence au baby-foot, cordes à sauter et ballons. Nous avons donc rencontré de futurs jazzmans, mais aussi des voyageurs en herbe. Nos sessions d'échange avec les deux classes de cinquième ont été particulièrement animées !

 

A l'horizon, nous voyons se profiler les cimes enneigées des Pyrénées, la dernière grosse chaîne montagneuse de notre périple. Mais ça, ce sera pour un prochain carnet de voyage!

 

 

 


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Commentaires : 3
  • #1

    Ami Gilbert d'Ahuy (jeudi, 10 avril 2014 08:59)

    Super heureux de vous voir en terre espagnole et que Julia tient le coup! En ce qui concerne les pèlerins qui se lèvent tôt, c'est un avantage énorme en Espagne, où il est fortement conseillé de partir à l'aurore, déjà pour admirer les levers du soleil, mais surtout, d'arriver aux étapes vers Midi, car ensuite, c'est souvent les terribles cagnards, notamment entre Sahagùn et Mansilla de las Mulas, à condition de faire comme je l'ai toujours fait, préparer tout mon sac à dos la veille et de partir sur la pointe des pieds, pour respecter la fatigue des autres...en ce qui concerne les pèlerins, suis tout à fait d'accord, on rencontre de tout sur les Chemins de Compostelle, souvent des originaux, et tout le reflet de notre Société actuelle, du bon, comme du mauvais, à chacun de choisir ceux ou celles qui vous ressemblent... Alors, comme vous allez l'entendre souvent sur votre Chemin: Buen Camino amigos! Gilbert d'Ahuy

  • #2

    Ami Gilbert d'Ahuy (jeudi, 10 avril 2014 15:03)

    Pour en revenir aux pèlerins...j'ai rencontré des gens formidables tout au long de mes pérégrinations, venant des quatre coins de la planète, dont certains sont restés de grands amis et avec qui je corresponds toujours depuis 2001. J'ai aussi rencontré des jeunes exceptionnels, qui m'ont appris bien des choses pour la marche à pied au long cours, dont ce jeune hollandais de 24 ans, qui m'a appris comment garder de l'eau fraîche et des aliments frais, à l'intérieur de la laine polaire que l'on met dans le sac à dos, des jeunes que je ne voyais souvent qu'un soir, car il faisait des étapes de plus de 40 bornes, faute de temps...et ça se comprend! Comme quoi, on peut tout voir et apprendre avec ces pèlerins. Je ne regrette qu'une chose, c'est de ne pas avoir eu le courage de dormir plus tôt à la belle étoile, comme je l'ai fait sur le Chemin du Levant, car les hébergements sont devenus un véritable commerce, pas toujours à la portée des petites bourses...et un grand voyage à pied peut devenir cher maintenant! Gilbert.

  • #3

    Hector (vendredi, 11 avril 2014 10:02)

    Belle plume!
    On sent que le moral est de retour!
    A vous lire

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